Cas pratique : L’entreprise de civilisation.

mai 24, 2008 at 12:57 (Histoire) (, , , , , )

VOYAGE DANS L’AURÈS :
NOTES D’UN MÉDECIN ENVOYÉ EN MISSION CHEZ LES FEMMES ARABES

[Extraits choisis]

DOCTEUR DOROTHÉE CHELLIER
Ancien aide d’anatomie à l’école d’Alger
TIZI OUZU—Imp. Nouvelle J. CHELLIER.—TIZI OUZU
1895

A MONSIEUR LE DOCTEUR CHANTEMESSE
Professeur à la Faculté de Médecine de Paris.

A mon cher et bienveillant maître, je dédie ce modeste travail d’observations faites au cours d’une mission médicale, dans les montagnes de l’Aurès.
C’est un bien petit gage de reconnaissance pour les bons conseils et les encouragements qu’il m’a toujours prodigués.

Paris, le 10 août 1895.

On trouvera dans le travail qui va suivre le compte rendu fidèle d’une série d’observations recueillies au cours de la mission qui m’a été confiée par Monsieur Cambon, Gouverneur général de l’Algérie.
Ce haut fonctionnaire apporte, on le sait une sollicitude particulière à l’étude des problèmes qui se rattachent à la question indigène.

Il a étudié les moyens à employer pour améliorer le sort de la population arabe et l’une des innovations qu’il

préconise à cet égard est la création d’hôpitaux de campagne établis dans les régions éloignées (Kabylie,

M’zab, Aurès).

L’Aurès semble avoir attiré spécialement son attention, et l’on ne saurait s’en étonner si l’on considère que

cette région sollicite à la fois l’intérêt par les richesses naturelles de son sol et les qualités propres aux Chaouïas qui l’habitent.

Il m’apparaît comme évident, après le voyage que je viens de faire, que ces indigènes se distinguent des autres tribus algériennes par une intelligence plus saine et plus pratique, et qu’ils présentent à un haut degré les caractères de perfectibilité qui font très souvent défaut à leurs congénères.

Ce qui m’a frappée surtout au cours de ma mission, c’est l’empressement des malades à venir solliciter mes soins, la confiance complète dans le traitement institué, l’influence rapide que j’aurais pu acquérir sur leur
esprit.

On n’ignore pas que depuis la conquête de l’Algérie nos efforts, pour nous assimiler les Arabes, sont restés à
peu près stériles.

Les flatteries, les rigueurs n’ont abouti à aucun résultat sérieux. L’Arabe demeure réfractaire à toutes les
tentatives de civilisation.

Étant d’origine algérienne, et connaissant les moeurs du pays, je m’étais souvent demandé si la non possibilité de pénétrer dans le gynécée n’était pas une des causes pour lesquelles l’assimilation était restée jusqu’ici impossible.

Je m’étais demandé encore si une femme médecin ne pourrait pas faire quelque chose d’utile en facilitant
l’introduction de nos idées dans ce milieu si obstinément, si volontairement éloigné de nous.

Je savais que M. Cambon cherchait à utiliser les médecins, non seulement pour apporter aux indigènes le
secours de soins éclairés et détruire l’influence des toubibs qui exploitent si indignement la crédulité de leurs coreligionnaires, mais encore pour hâter l’oeuvre d’assimilation.

Tout récemment il avait présenté au Conseil supérieur de l’Algérie un plan d’ensemble dont voici les principales lignes:

Création d’un corps médical composé d’indigènes auxquels on demanderait deux années d’études portant sur les questions élémentaires et pratiques de la médecine. Ces études achevées, ces médecins seraient désignés pour exercer dans une région déterminée. En dehors de cette région, l’exercice de la médecine leur serait interdit.

Soumis à Paris, au Conseil supérieur d’hygiène, ce projet a été sanctionné.

La question de surveillance de ce nouveau corps médical n’est pas définitivement résolue; elle ne saurait tarder à l’être; le projet répond à une utilité trop immédiate pour que son application soit différée.

Connaissant toutes ces choses et désirant compléter les observations que j’avais déjà faites sur les coutumes indigènes, je demandais à M. le Gouverneur général de bien vouloir me confier une mission dans une région

M. Cambon, avec sa générosité habituelle et son désir de connaître les moindres détails de la vie indigène, me désigna l’Aurès pour aller étudier les pratiques de l’accouchement, de l’avortement et la fréquence des maladies utérines.

J’allais donc pouvoir me rendre compte de l’utilité de la femme médecin dans des tribus éloignées, encore sauvages, et apprécier si elle pourrait y rendre les mêmes services que chez l’arabe des villes.

Comme on le verra dans le récit de mon voyage, la femme chaouïa est plus accessible que la femme arabe; elle n’est pas voilée et ne se cache pas aux regards des hommes; mais, comme partout ailleurs elle se refuserait à accepter les soins d’un médecin qui ne serait pas de son sexe, que le praticien soit musulman ou chrétien, tandis qu’elle se livre et donne une entière confiance à la femme.

Je crois qu’il y aurait intérêt pour nous, en respectant les moeurs arabes, d’agir sur la femme par la femme.

Chez les peuples civilisés, et bien plus encore chez les peuples primitifs, c’est toujours en opérant sur l’esprit de la femme qu’on pénètre vraiment la famille.

Vouloir agir directement sur l’homme adulte est une tentative irrationnelle, dont les résultats pratiques sont
nuls le plus souvent.

Coopérons à l’éducation de l’enfant en obtenant la confiance de la mère, en la visitant, en l’habituant à suivre
nos directions.
En agissant ainsi, nous obtiendrons le résultat que nous cherchons depuis si longtemps vainement à obtenir.

Pour que l’oeuvre de M. Cambon soit complète il ne faut pas que le nouveau corps médical soit exclusivement composé d’hommes.

A côté du toubib, il y a la matrone ignorante et dangereuse qui seule conservera le privilège d’approcher la
femme malade; lui faire donner la même instruction qu’aux futurs médecins indigènes, par des femmes docteurs en médecine est indispensable. C’est le seul vrai moyen de hâter le progrès en pays musulman. Si les observations contenues dans mon rapport et qui sont le résultat de mes travaux en Algérie peuvent faire naître des idées nouvelles et utiles, ce n’est pas à moi qu’en reviendra le mérite, mais bien à M. le Gouverneur général qui a bien voulu me confier cette mission.

Dans un pays qui est devenu le nôtre, toute une population demeure ignorante des bienfaits les plus essentiels de la science médicale. On dit qu’elle ne désire pas s’initier à nos moeurs, à nos usages, à nos coutumes parce que la religion met une barrière infranchissable entre eux et nous.

Peut-être! mais n’est-il pas possible d’écarter toute idée de prosélytisme religieux et de respecter leur foi tout en leur apprenant à soulager leurs maux. C’est en se faisant résolument laïque pour pénétrer jusqu’à eux que la science évitera de les mettre en défiance. Apprenons-leur à se sauver de la maladie sans exiger d’eux une conversion en échange de médicaments.

Et, le jour où nous irons vers ces indigènes, leur affirmant et leur démontrant que nous respectons la religion qu’ils pratiquent, nous aurons la presque certitude de les voir se rallier à nos idées civilisatrices.

A côté de la question d’humanité vient se placer le grand intérêt qu’il y a pour nous à nous attacher les indigènes, à nous les assimiler.
Nombre d’hommes de haute valeur s’occupent depuis longtemps de cette importante question au point de vue de la colonisation.

Or, une remarque très judicieusement faite, établi que la femme arabe est peut-être plus réfractaire que l’homme à l’assimilation.
Il y a là une cause à rechercher.

Quand on a essayé de civiliser les indigènes, on s’est toujours adressé à l’élément masculin.
Bon nombre d’enfants ont été mis dans les écoles, on en a fait des médecins, des avocats, des officiers.
De la femme, on ne s’est jamais occupé!
Si on a tenté de le faire en créant des écoles, «l’oeuvre n’a pu être continuée, dit M. le docteur Trolard, dans ses articles sur l’Algérie, parce que non surveillées, non subventionnées, ces écoles perdirent leur clientèle et furent abandonnées.

Et cependant ajoute-t-il, vouloir amener les indigènes à notre civilisation et en même temps les isoler des colons, et laisser leurs femmes sans instruction est la plus grande des erreurs.
Tant que la mère des enfants, celle qui donne à leur esprit les impressions si tenaces du premier âge sera maintenue dans la condition d’ignorance où nous la trouvons aujourd’hui, on ne peut espérer soit l’acclimatement de nos moeurs dans un milieu réfractaire, soit leur greffe sur les sauvageons de la barbarie.»

Et quel moyen plus puissant y aurait-il pour aider à l’assimilation que de placer auprès des femmes indigènes des femmes médecins qui apporteraient un soulagement à leurs souffrances et les initieraient progressivement à tous les bienfaits de notre civilisation.
Elles pourraient réunir à de certaines époques; de l’année les matrones d’une région, les instruire, leur enseigner la pratique des accouchements, leur apprendre à soigner les petits enfants.

Les matrones porteraient à leur tour au sein du foyer arabe, surtout à la mère de famille, nos moeurs, nos habitudes, un commencement de progrès qui serait d’autant plus volontiers accepté qu’on s’adresserait aux misères les plus grandes, celles qui touchent le plus la créature humaine: la maladie.
Chez nous ne voit-on pas le médecin devenir l’ami de la famille? ses idées, ses conseils ne sont-ils pas suivis même en dehors de son domaine technique?
Personne n’ignore combien grande est son influence, précisément parce qu’il agit souvent sur l’esprit aux heures où la maladie a affaibli la volonté et rendu le tempérament docile.
Faut-il ajouter que les indigènes ne permettent jamais aux médecins hommes de visiter les parties génitales de la femme.

Les femmes seules peuvent les soigner et qu’ainsi, comme l’affirme le lieutenant-colonel Villot, ancien chef du bureau arabe, pour les causes qui viennent t d’être sommairement exposées, des femmes docteurs en médecine et connaissant la langue arabe pourraient en Algérie, rendre de grands services.

Les Anglais ont crée aux Indes des hôpitaux pour les femmes, toujours dirigés par des doctoresses; mais ils mêlent à leur humanitarisme et à leur désir d’assimilation, une préoccupation de prozélytisme religieux.

Nous ferions mieux encore en Algérie si nous arrivions à pénétrer la vie intime indigène, sans chercher à lui imposer notre croyance.
C’est le seul vrai moyen de gagner l’arabe à notre cause.

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