Liban, terrain de jeu des Ahbashs

mars 6, 2008 at 5:13 (Uncategorized) (, , , , , , , , )

Voici une traduction partielle d’une étude parue dans « International Journal of Middle East Studies 28 (1996) » sous le titre « Une réponse Soufie à l’Islamisme politique : les Ahbashs du Liban » . L’article traite du mouvement politico-religieux appelé « Ahbash » [ou Habashî] et de sa nature particulière. On y apprend notamment que ce parti livre une guerre sans merci aux autres composantes Sunnites orthodoxes du Liban, tout en maintenant une attitude très bienveillante envers le Hizbullah Shiite et les régimes dictatoriaux Arabes. 

Bien évidemment, l’équipe d’al-Futuhat ne partage aucunement les vues de cette secte. Nous avons décidé de traduire cet article pour son intérêt historique et à des seules fins d’informations. 

 Le spectre des mouvements Islamiques libanais : 

 Le spectre des mouvements Islamiques Libanais est très complexe. Les facteurs ayant contribué à l’instabilité du Liban dans les années 70 et les années 80 comprennent les conflits inter communautés, les combats entre palestiniens et israéliens et la guerre interposée menée par les payas voisins sur le sol libanais. Au milieu de cette crise ont émergé les groupes Islamistes Shiites et Sunnites, certains engagés dans l’activisme politique. Au sein de la communauté Sunnite, la branche active des Frères Musulmans est représentée par le groupe  al-Jamâ`aah al-Islâmiyyah de Fathi Yakan, qui a combattu les milices Maronites et Israël. Autre groupe militant Sunnite, Harakat at-Tawhîd du Shaykh Sa`îd Sha`ban, issu d’une scission avec al-Jamâ`aah al-Islâmiyyah, en 1982. Du côté Shiite, Harakat Amal a été fondée en 1975 par l’Imâm Mussa al-Sadr. Après la disparition de Sadr en 1978, Amal a perdu son caractère de mouvement de renaissance et sous Nabih Barrî, est devenu un mouvement politique Shiite. La bannière du militantisme Shiite fut alors saisie par le Hizbullâh – un regroupement d’une demi douzaine de groupes radicaux, nourris par le régime de la Révolution Islamique iranienne. Le segment Soufî du spectre Islamique Libanais est représenté par sept confréries : Qadiriyya, Rifdiyya, Naqshabandiyya, Shaziliyya, Badawiyya, Khalwatiyya, et Mawlawiyya. Dans ce contexte, la nature du mouvement Ahbash en tant qu’organisation pan Soufie – l’expression de l’activisme Soufî Libanais – est supporté par les confréries Qadiriyya, Rifaiyya et Naqshabandiyya. 

Origines des Ahbashs : 

 Le mouvement Ahbash, officiellement connus sous le nom de « Association des Projets de Bienfaisance Islamiques »  ou « Jam`iyyah al- Mashâri` al-Khayriyyah al-Islâmiyyah » est unique ne son genre et est une des associations Musulmanes les plus controversés dans le paysage contemporain des groupes Islamiques. La controverse entourant ce mouvement résulte des ses origines particulières et de ses racines théologiques, qui définissent son identité, son programme religieux et son action politique. La Jam`iyyah suscite aussi la controverse dans la mesure ou ses enseignements n’entrent pas dans le moule « Islamiste » ou « Fondamentaliste ».  Les Ahbashs sont les partisans dévoués du Shaykh `Abdullah ibn Muhammad ibn Yusuf al-Hirari al-Shibi al- Abdari, connus sous le nom « d’al Habashî ». Alors que ses détracteurs l’appellent la « mystérieuse personne » aux origines juives, sa biographie officielle affirme qu’il est né à al-Hirara, près de la Somalie, en 1920, ou il a étudié la jurisprudence Shafi`îte et devint Muftî de la région tribale de l’Oromo. En 1947, le Shaykh al-Habashî arrive au Hijâz après avoir été expulsé d’Ethiopie car ses enseignements étaient perçus comme pouvant menacer l’Empereur Haile Selassié. En 1948, il voyage à Jérusalem puis à Damas pour étudier avec la confrérie Rifa`iyyah et la Qâdiriyyah. Il s’installa à Beyrouth en 1950 et obtint sa licence au sein de la branche libanaise de l’Université al-Azhâr.  Durant la guerre civile libanaise, le mouvement passa d’un mouvement de quelques centaines de personnes à une vaste organisation, en infiltrant les milices Sunnites et les écoles. Lorsque la milice de `Abd al-Hafiz Qasim se désagrégea, les Ahbashs recrutèrent ses membres au sein de leurs rangs. Cependant, les Ahbashs s’abstinrent de créer leur propre milice et d’entrer dans l’arène des combats inter sectaires et des combats contre Israël. Son objectif était le prosélytisme et le recrutement, en jouant la carte de la modération et de la passivité politique. Ce ne fut qu’au début des années 90 que les Ahbsahs firent leur entrée sur la scène politique en participant aux élections législative de 1992.  

 La dimension Shiite :  

Un des aspects les plus révélateurs de la pensée d’al-Habashî est son acceptation de la doctrine Shiite de la « légitimité ». Il commence en citant Shafi`î, affirmant que quiconque à combattu `Alî est un « baghî » [transgresseur]. Al Habashî cite aussi Ibn Hambal pour justifier le Califat de `Alî contre Mu`awiyyah et « sa faction de transgresseurs » [al-Firqa al-Bâghiyya]. Al Habashî souligne aussi la légitimé des quatre membres de la Famille du Prophète – Ali, Fatima, al-Hassan et al-Husayn, en citant les textes de Muslim et d’al-Nassa-î. Il rejette aussi l’utilisation de l’Ijtihâd de certains juristes Sunnites pour légitimer l’opposition de Mu`âwiyyah à `Alî.  

Racines sociales et idéologiques :  

La position politique des Ahbashs, telle que présentée par son président, Shaykh Husam Karakira, accepte le système confessionnel libanais et le fait de servir d’abord l’intérêt national du pays. Il rejette la violence et la politisation de l’Islâm et est en faveur de la participation au système politique. Les Ahbashs affirment leur loyauté au Liban en tant que pays Arabe et supportent ses forces armées qu’ils reconnaissent comme étant les défenseurs de ses citoyens, de ses familles et du pays. En s’opposant à l’établissement d’un ordre Islamique, les Ahbashs prônent la coexistence avec les communautés chrétiennes.  Tout aussi tempérés sont l’orientation de la politique étrangère et la conception du monde qu’ont les Ahbashs. Tout en supportant la libération de la « zone de sécurité » du Sud à travers la résolution 425 de l’ONU et en affirmant les « droits des Palestiniens », la littérature Ahbash ne fait aucune référence au Jihad ou à l’usage de la force contre Israël « sans nécessité ». De même, les Ahbashs ne sont pas véhéments vis-à-vis de l’Occident. Au contraire, ils recommandent à leurs membres d’étudier les connaissances et les sciences occidentales afin de parvenir à une société islamique « civilisée ». 

 Ahbashs VS Islamistes :  

Le facteur fondamental qui a propulsé les Ahbsahs dans une dynamique de prosélytisme religieux et de politique électorale est la crainte de l’activisme politique agressif dans les sociétés islamistes. Dans un élan sans précédent en 1992, les Ahbsahs ont présenté deux candidats aux élections législatives libanaises. L’un d’entre eux, le Dr Trabulsi a remporté un siège à Beyrouth. Malgré leur penchant pour le pacifisme et la modération, les Ahbsahs sont engagés dans une lutte à mort contre ce qu’ils appellent le « Hizb al-Ikhwân », en particulier  la Jamâ`aah al-Islâmiyyah de Fathi Yakan et ses alliés transnationaux. Au-delà de leurs conflits idéologiques et doctrinaux, les Ahbsahs et la Jamâ`aah al-Islâmiyyah se sont engagés dans un conflit sanguinaire autour de la mosquée `Umar al-Kabîr à Sidon et de la mosquée `Isâ Ibn Maryam à Tripoli. Des portes parole de la Jamâ`aah al-Islâmiyyah  et de ses alliés islamistes égyptiens ont dénoncé le Shaykh al-Habashî comme étant « un individu dangereux qui travaille à diviser les Sunnites du Liban ». Yakan a accusé les Ahbashs de servir le sionisme et de protéger ses alliés au Proche-Orient. Il a aussi attaqué al-Habashi pour avoir dévié des enseignements du Prophète en suivant les Mu`tazillah et pour son rejet catégorique d’Ibn Taymiyyah, d’Ibn `Abd al-Wahhab et de Sayyid Qutub. Yakan critique aussi les Ahbashs pour leur Takfir de masse [excommunication]. Il les appelles « la faction excommunicatrice » [al-Firqah al-Mukaffirah]. Le fait est que les Ahbashs  tout comme la Jamâ`aah al-Islâmiyyah se sont engagés dans une campagne de Takfîr mutuel, chacun déniant à l’autre sa légitimité Islamique. 

 Relations avec les autres groupes : 

  La profonde inimité des Ahbashs envers la Jamâ`aah al-Islâmiyyah de Yakan contraste avec les relations « amicales » et « normales »   qu’ils entretiennent avec le Hizbullah, bien qu’ayant exprimé des réserves sur les activités violentes de ce dernier. Malgré la sympathie doctrinale envers `Alî et le Shiisme, les Ahbashs font attention à ne pas apparaître trop près des Shiites par crainte d’aliéner leur constituante Sunnite, comme c’est arrivé au Shaykh  Sha’ban de la Harakat al-Tawhîd, à Tripoli. Pourtant, lors des élections parlementaires de 1992, les Ahbashs et le Hizbullah ont conclu un alliance non déclarée à Beyrouth afin d’assurer l’élection de leurs candidats respectifs ‘Adnan Trabulsi et Muhammad Burjawi.  Tout en maintenant des relations amicales, les Ahbashs ont été singulièrement réticents à soutenir l’appel du Hizbullah pour un ordre Islamique à l’Iranienne au Liban pour se substituer au système consensuel actuel. Au regard de leur forte adhésion au  système consensuel  et de leur opposition à un Etat Islamique, les Ahbashs ont trouvé un allié naturel dans le mouvement Amal, qui partage aussi avec les Ahbashs une orientation pro Syrienne. Cette convergence d’intérêts à conduit les Ahbashs à soutenir l’élection du leader du groupe Amal, Nabih Berri, au poste de porte parole du Parlement Libanais.  Tout en respectant l’establishment religieux Sunnite du Liban – Le Bureau Juridique Sunnite – les Ahbash maintiennent une attitude de non coopération. Cette position est guidée par la volonté des Ahbashs d’avoir leurs propres Shaykhs nommés par le gouvernement comme le  Mufti Général Sunnite du Liban, position détenue actuellement par le Mufti Muhammad Qabbanî.  Pour ce qui est du mouvement Soufî, les Ahbashs jouissent du soutien des trois confréries Soufies traditionnelles que le Shaykh al-Habashî considère comme étant des « Turuq ahl Allah », la Qadiriyyah, la Rifa`iyyah et la Naqshabandiyyah. Le resserrement des liens de coopération entre les Ahbashs et les Naqshbandî s’est manifesté durant le meeting en décembre 1993 entre le Shaykh al-Habashî et Muhammad ‘Uthman Siraj al-Din. Les deux leaders annoncèrent une coalition entre « deux puissances Islamiques » destinée à combattre la « Jama`aah Islamique » et le « Hizb al-ikhwân », particulièrement « l’idéologie de Sayyid Qutub et des autres qui ont déviés du consensus de la Ummah ». La conclusion d’une telle alliance Soufie contre l’Islamisme politique des Frères Musulmans et de ses alliés est politiquement importante, du fait du nombre important d’adepte de la confrérie Naqshbandîe à travers le monde.  Cependant, toutes les confréries Soufies ne trouvent pas grâce aux yeux  des Ahbashs. Les ordres crées récemment tels que al- Badawiyyah, al-Khalwatiyyah et al-Mawlawiyyah, avec quelques adeptes au Liban, restent en dehors de la palette des « Turuq ahl Allah » du Shaykh al-Habashî. Les pratiques de la confrérie Shazhiliyyah ont aussi été dénoncées par al-Habashî comme étant de « mauvaises innovations » qui vont à l’encontre du Qur’an et de la Sunnah, en particulier l’usage par la Shazhiliyyah de superstitions et de magie dans leur Tahlil et leur Dhikr [invocations]. Les Ahbashs maintiennent d’excellentes relations avec les plupart des gouvernements Arabes, en particulier avec les autorités syriennes. Ils considèrent la Syrie comme un protecteur du Liban vis-à-vis d’Israël et le défenseur de l’unité Libanaise. Leur position pro syrienne et leur non militantisme contre les régimes Arabes et Israël ont rendu les Ahbash suspects aux yeux des Islamistes et sujets à des accusations de financement de la part d’Israël, de l’Occident et de certains gouvernements Arabes. Ces accusations ont été rejetées avec véhémence par les leaders Ahbashs.  Les Ahbashs ont connu un revers majeur lorsque leur président, le Shaykh Nizar al-Halabi, a été assassiné le 31 août 1995, par des assaillants inconnus. Le vice président du mouvement, Shaykh Husam Karakira, est immédiatement devenu président alors que la polarisation entre les Ahbash et ses opposants Islamistes s’accentuait.  

Quelles que soient leurs sources de soutient, il ne fait aucun doute que les Ahbashs ont émergés en tant qu’acteurs politiques important au Liban et dans le microcosme Islamique. Ils présentent une alternative claire aux puissants mouvements Islamistes. Ils ont une capacité d’attraction considérable auprès de ces Musulmans Sunnites qui sont à la recherche d’une voie médiane entre les conflits sanguinaires auxquels se livrent les régimes Arabes et les sociétés Islamistes. En outre, avec leur trame pluraliste, les Ahbashs peuvent accommoder des individus à la recherche d’une retraite spirituelle, tout comme des Musulmans conventionnels et des sécularistes qui ont adopté les styles de vie des sociétés modernes. En tant qu’alternative au conservatisme Musulman, les Ahbashs et les groupes similaires peuvent émerger comme la voie de la bourgeoisie et de l’intelligentsia, favorables à l’établissement de régimes libéraux dans le monde Arabe. Malgré le constat général de déclin des confréries Soufies, résultat de la modernisation et de l’industrialisation, les Ahbashs ont démontré que les traditions Soufies possèdent une force particulière dans des sociétés telles que la société libanaise, ou un niveau élevé de pluralisme religieux prévaut.

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